Le parquet de Paris a annoncé, mercredi, l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « agressions sexuelles sur mineur » et « harcèlement sexuel » contre Christophe Ruggia. Une décision qui fait suite aux accusations de l’actrice Adèle Haenel, qui a débuté avec le réalisateur en 2001 dans le film Les diables. Elle était alors âgée de 12 ans.
La comédienne accuse aujourd’hui le réalisateur « d’attouchements » et de « harcèlement permanent » entre 2001 et 2004, sur le site de Médiapart. Celui-ci a enquêté pendant sept mois sur le sujet, recueillant le témoignage d’une trentaine de personnes à visage découvert, et diffusé un entretien vidéo de l’actrice, largement repris sur les réseaux sociaux.
De son côté, Christophe Ruggia, 54 ans, qui n’avait pas donné suite aux sollicitations du site au cours de l’enquête, a adressé un droit de réponse. Il réfute tous « gestes physiques » ou « comportement de harcèlement sexuel ». Et explique : « J’ai commis l’erreur de jouer les Pygmalion avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite. À l’époque, je n’avais pas vu que mon adulation et les espoirs que je plaçais en elle avaient pu lui apparaître, compte tenu de son jeune âge, comme pénible à certains moments. »
Poignante dans son témoignage, l’actrice, qui a été soutenue par de nombreuses personnalités du cinéma, défend son choix de se confier à Médiapart sans porter plainte. Il y a deux ans, c’est déjà via les médias et les réseaux sociaux qu’avaient surgi #MeToo et #Balancetonporc. Des mouvements qui ont fait progresser les prises de conscience sur les violences faites aux femmes. Et suscité des critiques.
Pour décrypter ces nouvelles accusations, Ouest-France a interrogé la juriste Olivia Dufour, présidente du Cercle des journalistes juridiques et autrice de Justice et média, la tentation du populisme (300 pages, 24 €, Lextenso)
Quel regard portez-vous sur la démarche d’Adèle Haenel ?
Je ne remets pas en cause la parole de cette actrice, ni sa souffrance. Je la comprends absolument. Mais je conteste la méthode. On peut faire avancer des causes en manifestant, en faisant la grève, en tapant du poing sur la table. Mais le faire en violant l’état de droit, la présomption d’innocence, les droits de la défense, tout le monde a à y perdre. C’est alors l’état de droit qu’on met en péril.
La démarche est la même qu’au moment de #Metoo et #Balancetonporc…
Oui, elle consiste à se tourner vers un média professionnel et/ou les réseaux sociaux, pour aller au plus vite, au plus simple, pour être efficace dans son action. Mais on n’entend qu’une seule parole. La grande force de la justice, à l’inverse, c’est qu’elle fait entendre chacun, c’est la force du contradictoire.
Mais des mouvements comme #Metoo ont fait progresser la prise de conscience sur les violences faites aux femmes…
Dans les médias, vous témoignez et vous déclenchez une émotion. Évidemment, quand on écoute le témoignage d’Adèle Haenel, on est de son côté, personne ne peut être contre la souffrance de cette femme. Mais la cause est tellement légitime qu’elle nous aveugle sur les méthodes employées, qui consistent à contourner les droits de la défense.
« La justice nous ignore, on ignore la justice » a dit Adèle Haenel, mettant en cause son efficacité…
C’est une tentation de plus en plus forte de contourner le système judiciaire au prétexte qu’il n’est pas efficace. Mais Adèle Haenel n’a pas testé la justice. Elle est partie du postulat que ça n’aurait pas fonctionné.
Selon des chiffres du ministère de la Justice (2016), 73 % des plaintes pour violences sexuelles, avec un auteur identifié, aboutissent à un classement sans suite.
C’est certain, la justice ne fonctionne pas bien. Elle manque de moyens, la police aussi. Et il y a un problème culturel et de savoir-faire. Mais il y a une autre difficulté, c’est la question de la preuve. Pour accuser quelqu’un, il faut prouver ce qu’on allègue. Donc si une personne va en justice, il faudra qu’elle démontre. Et dans les affaires d’agressions sexuelles, c’est extrêmement compliqué. Mais c’est le fondement d’une démocratie. Si on attaque ça, on est foutu. C’est imparfait, insatisfaisant, révoltant, mais c’est ça, l’état de droit.
Médiapart a mené une enquête de sept mois, a recueilli le témoignage d’une trentaine de personnes, toutes à visage découvert…
Mais une enquête journalistique, même si elle est de grande qualité, n’est pas une enquête judiciaire. Les procédures judiciaires, les outils, qui sont à la fois puissants et protecteurs, ne sont pas les mêmes. Et l’enquête de Médiapart est associée à un témoignage d’une heure en vidéo, d’une grande intensité émotionnelle. On est émue, en entendant cette femme. Mais on n’a pas entendu le monsieur. Il y a un déséquilibre des armes. Et le résultat est quand même qu’on jette son nom en pâture. On le condamne à la mort sociale.
La police et la justice, c’est vrai, ne savent pas toujours écouter les victimes. Les médias savent mieux le faire. Dans les médias, la victime est l’héroïne contemporaine. Mais cette tentation d’un retour à la justice privée, à la vengeance immédiate est une voie facile, immédiate. Même si je comprends cette femme, le risque, à la longue, est d’abîmer nos institutions et notre capacité à vivre ensemble.
Adèle Haenel ne réclame pas tant justice qu’un « débat » dans la société. Elle dit : « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder »…
S’il ne s’agit que de se saisir des médias pour faire avancer un débat, mettre un sujet sur la table, sans jeter un nom en pâture, il n’y a pas de problème.
Read AgainLe parquet de Paris a annoncé, mercredi, l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « agressions sexuelles sur mineur » et « harcèlement sexuel » contre Christophe Ruggia. Une décision qui fait suite aux accusations de l’actrice Adèle Haenel, qui a débuté avec le réalisateur en 2001 dans le film Les diables. Elle était alors âgée de 12 ans.
La comédienne accuse aujourd’hui le réalisateur « d’attouchements » et de « harcèlement permanent » entre 2001 et 2004, sur le site de Médiapart. Celui-ci a enquêté pendant sept mois sur le sujet, recueillant le témoignage d’une trentaine de personnes à visage découvert, et diffusé un entretien vidéo de l’actrice, largement repris sur les réseaux sociaux.
De son côté, Christophe Ruggia, 54 ans, qui n’avait pas donné suite aux sollicitations du site au cours de l’enquête, a adressé un droit de réponse. Il réfute tous « gestes physiques » ou « comportement de harcèlement sexuel ». Et explique : « J’ai commis l’erreur de jouer les Pygmalion avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite. À l’époque, je n’avais pas vu que mon adulation et les espoirs que je plaçais en elle avaient pu lui apparaître, compte tenu de son jeune âge, comme pénible à certains moments. »
Poignante dans son témoignage, l’actrice, qui a été soutenue par de nombreuses personnalités du cinéma, défend son choix de se confier à Médiapart sans porter plainte. Il y a deux ans, c’est déjà via les médias et les réseaux sociaux qu’avaient surgi #MeToo et #Balancetonporc. Des mouvements qui ont fait progresser les prises de conscience sur les violences faites aux femmes. Et suscité des critiques.
Pour décrypter ces nouvelles accusations, Ouest-France a interrogé la juriste Olivia Dufour, présidente du Cercle des journalistes juridiques et autrice de Justice et média, la tentation du populisme (300 pages, 24 €, Lextenso)
Quel regard portez-vous sur la démarche d’Adèle Haenel ?
Je ne remets pas en cause la parole de cette actrice, ni sa souffrance. Je la comprends absolument. Mais je conteste la méthode. On peut faire avancer des causes en manifestant, en faisant la grève, en tapant du poing sur la table. Mais le faire en violant l’état de droit, la présomption d’innocence, les droits de la défense, tout le monde a à y perdre. C’est alors l’état de droit qu’on met en péril.
La démarche est la même qu’au moment de #Metoo et #Balancetonporc…
Oui, elle consiste à se tourner vers un média professionnel et/ou les réseaux sociaux, pour aller au plus vite, au plus simple, pour être efficace dans son action. Mais on n’entend qu’une seule parole. La grande force de la justice, à l’inverse, c’est qu’elle fait entendre chacun, c’est la force du contradictoire.
Mais des mouvements comme #Metoo ont fait progresser la prise de conscience sur les violences faites aux femmes…
Dans les médias, vous témoignez et vous déclenchez une émotion. Évidemment, quand on écoute le témoignage d’Adèle Haenel, on est de son côté, personne ne peut être contre la souffrance de cette femme. Mais la cause est tellement légitime qu’elle nous aveugle sur les méthodes employées, qui consistent à contourner les droits de la défense.
« La justice nous ignore, on ignore la justice » a dit Adèle Haenel, mettant en cause son efficacité…
C’est une tentation de plus en plus forte de contourner le système judiciaire au prétexte qu’il n’est pas efficace. Mais Adèle Haenel n’a pas testé la justice. Elle est partie du postulat que ça n’aurait pas fonctionné.
Selon des chiffres du ministère de la Justice (2016), 73 % des plaintes pour violences sexuelles, avec un auteur identifié, aboutissent à un classement sans suite.
C’est certain, la justice ne fonctionne pas bien. Elle manque de moyens, la police aussi. Et il y a un problème culturel et de savoir-faire. Mais il y a une autre difficulté, c’est la question de la preuve. Pour accuser quelqu’un, il faut prouver ce qu’on allègue. Donc si une personne va en justice, il faudra qu’elle démontre. Et dans les affaires d’agressions sexuelles, c’est extrêmement compliqué. Mais c’est le fondement d’une démocratie. Si on attaque ça, on est foutu. C’est imparfait, insatisfaisant, révoltant, mais c’est ça, l’état de droit.
Médiapart a mené une enquête de sept mois, a recueilli le témoignage d’une trentaine de personnes, toutes à visage découvert…
Mais une enquête journalistique, même si elle est de grande qualité, n’est pas une enquête judiciaire. Les procédures judiciaires, les outils, qui sont à la fois puissants et protecteurs, ne sont pas les mêmes. Et l’enquête de Médiapart est associée à un témoignage d’une heure en vidéo, d’une grande intensité émotionnelle. On est émue, en entendant cette femme. Mais on n’a pas entendu le monsieur. Il y a un déséquilibre des armes. Et le résultat est quand même qu’on jette son nom en pâture. On le condamne à la mort sociale.
La police et la justice, c’est vrai, ne savent pas toujours écouter les victimes. Les médias savent mieux le faire. Dans les médias, la victime est l’héroïne contemporaine. Mais cette tentation d’un retour à la justice privée, à la vengeance immédiate est une voie facile, immédiate. Même si je comprends cette femme, le risque, à la longue, est d’abîmer nos institutions et notre capacité à vivre ensemble.
Adèle Haenel ne réclame pas tant justice qu’un « débat » dans la société. Elle dit : « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder »…
S’il ne s’agit que de se saisir des médias pour faire avancer un débat, mettre un sujet sur la table, sans jeter un nom en pâture, il n’y a pas de problème.
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