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Serge Gainsbourg : Trente ans après sa mort, peut-on écouter ses chansons sans culpabiliser ? - 20 Minutes

Serge Gainsbourg sur le plateau de Lunettes noires pour nuit blanche, en avril 1989. — MICHEL GINIES/SIPA
  • Serge Gainsbourg est décédé le 2 mars 1991.
  • Trente ans après sa mort, plusieurs de ses chansons, telles que Lemon incest ou Ballade de Melody Nelson, apparaissent particulièrement problématiques.
  • 20 Minutes a demandé aux journalistes Léa Lootgieter et Bertrand Dicale, ainsi qu’à Olivier Bourderionnet, professeur à l’Université de La Nouvelle-Orléans, si Gainsbourg est sauvable à l’heure de la pseudo-cancel culture.

Il y a trente ans, le 2 mars 1991, Serge Gainsbourg mourait à Paris à soixante-deux automnes et autant d’étés. Depuis, il n’a cessé d’être célébré. Les livres, émissions et podcasts dédiés se bousculent au portillon à l’aune de la date commémorative de sa disparition.

Il n’empêche que, depuis les années 1990, les mentalités ont changé. Si Les Inrockuptibles a consacré son dernier numéro à l’artiste, le magazine s’interroge au détour d’un angle pour savoir si, en 2021, Gainsbourg ne serait pas « devenu problématique ». Le Point va encore plus loin en se demandant carrément s’il pourrait « encore chanter aujourd’hui ». Le service Culture de 20 Minutes s’est aussi posé la question en conférence de rédaction : « Gainsbourg est-il sauvable à l’heure de la pseudo-cancel culture ? » La formulation est provocatrice, mais nous nous sommes mis en quête de réponses sérieuses.

« Il a toujours été problématique »

« Serge Gainsbourg n’est pas "devenu" problématique mais l’a toujours été, nous répond ainsi Olivier Bourderionnet, professeur à l’Université de La Nouvelle-Orléans et spécialiste des relations entre musique et littérature. Sa recherche répétée du coup médiatique par la provocation l’a d’ailleurs amené à faire des choix qui n’ont pas toujours débouché sur les créations les plus intéressantes de son œuvre. Personne ne peut nier que certains de ses gros succès, passés au filtre du discours ambiant actuel puissent retenir l’attention. Il n’y a pas de mal à cela. Le sens critique est toujours à encourager. Notre époque est bien plus sensibilisée aux comportements abusifs à l’égard des femmes, des mineurs. »

Lemon Incest, son duo avec sa fille Charlotte, est un cas d’école. « Dès sa sortie en 1985, la chanson a fait scandale. C’était déjà problématique à l’époque », note Léa Lootgieter, coautrice des Dessous lesbiens de la chanson aux éditions iXe, estimant que le label aurait sans doute refusé de commercialiser un tel single aujourd’hui. Le journaliste Bertrand Dicale, auteur de Tout Gainsbourg paru chez Gründ, est du même avis : « Est-ce que vous imaginez que, s’il arrivait aujourd’hui ou si l'affaire Olivier Duhamel avait explosé en 1984, Serge Gainsbourg écrirait cette chanson ? Non évidemment. »

« Il serait forcément un autre homme, un autre artiste, s’il avait la cinquantaine aujourd’hui. Son immense talent lui aurait sans aucun doute permis de pratiquer la provocation et la séduction selon les paradigmes de notre époque, reprend Olivier Bourderionnet. La critique se doit de prendre en compte la distance qui la sépare du contexte et de la période de son objet. » Et de souligner : « N’oublions pas que dans les milieux intellectuels parisiens de la fin des années 1970, on signait allègrement des pétitions pour rendre plus permissives les lois concernant le détournement de mineurs. »

« Dépasser l’idée du glamour de la provocation »

Se replonger dans le répertoire de Serge Gainsbourg, c’est se confronter à l’ambivalence de l’artiste et à la nôtre. « Ce personnage porte un tel nombre de charges symboliques positives : une carrière exceptionnelle, Je t’aime, moi non plus, la censure, "sa" Marseillaise, le billet de 500 balles [brûlé sur le plateau de 7 sur 7]. Il y a une sorte de désir presque freudien d’avoir une espèce de perfection gainsburgienne en même temps qu’on détecte chez lui exactement les traces de ce contre quoi on est censés lutter », résume Bertrand Dicale, qualifiant « la lutte pour la liberté sexuelle et l’érotisation à outrance du corps féminin » dans la discographie de l’artiste d’« extraordinairement ambiguës ».

Il ne faut pas jeter Initiales BB avec l’eau du bain, tout le monde en convient. Léa Lootgieter salue ainsi le fait que Serge Gainsbourg a « fait émerger des sujets qui n’étaient jamais apparus dans la chanson », à l’instar de Rupture au miroir, récit d’une séparation amoureuse entre deux femmes écrit pour Jane Birkin. La journaliste appelle cependant à « dépasser cette idée du glamour de la provocation d’un artiste qu’on disait et qui se disait très original. Il était original dans la façon de manier les mots, mais dans ce qu’il promouvait comme idée, c’était juste le patriarcat qui existe depuis des millénaires. »

Ses passages télévisés au milieu des années 1980 le montrant balancer « I want to fuck you » à une Whitney Houston stupéfaite ou traiter Catherine Ringer de « pute » ont longtemps été rediffusés avec amusement et qualifiés de « cultes ». Mais avec le recul, Serge Gainsbourg n’en sort pas grandi.

« La musique populaire est un art de la transgression »

« La société change. Le droit des femmes, notamment, le droit des enfants… La culture populaire est un excellent moyen de marquer les évolutions de la société », déclare Bertrand Dicale qui invite à « ne pas oublier que la musique populaire est un art de la rupture et de la transgression. » Il explique : « Il faut bien transgresser un truc. Transgresser l’obligation de la sexualité à l’intérieur du mariage monogamique dans une société paternaliste, ça passe par exemple par la liberté sexuelle. La liberté sexuelle, c’est liberté du désir. C’est l’expression du désir : "Cette femme-là a un cul merveilleux." Vous transgressez une des normes du patriarcat et en même temps vous êtes dans des valeurs du patriarcat. »

Léa Lootgieter rappelle ainsi que la libération sexuelle de la fin des années 1960, qui a inspiré nombre de compositions à Serge Gainsbourg, « a profité surtout aux hommes ». Sea, sex and sun et compagnie illustrent cette conquête d’une liberté « d’un point de vue masculin ». L’autrice fait le parallèle avec l’album Chansons libertines de Catherine Sauvage, sorti en 1969. « Toutes ses chansons autour de la sexualité sont passées inaperçues, le disque n’a pas eu de succès. Il a même été interdit d’antenne dans la journée. Gainsbourg a aussi fait scandale, mais les chanteuses femmes qui ont voulu aussi profiter de ce vent de libération sexuelle, n’ont pas eu le même écho, voire étaient beaucoup plus censurées que les hommes. C’est une libération à deux vitesses », déplore-t-elle.

Si l’on gagnerait beaucoup à (re) découvrir les œuvres de Catherine Sauvage ou d’Anne Sylvestre, entre autres exemples d’artistes éclipsées par leurs homologues masculins il y a une cinquantaine d’années, faut-il dans le même temps cesser de diffuser les chansons dérangeantes de Serge Gainsbourg ? Ou culpabiliser de les conserver dans sa playlist ? « Il faut être lucide. La musique fait appel à plein de souvenirs. C’est difficile d’arrêter d’écouter tout à coup une musique qui a bercé notre enfance même si on sait qu’elle est problématique », répond Léa Lootgieter. En revanche, cette dernière refuse d’entendre le couplet plaidant pour la séparation de l’homme et de l’artiste. « Récemment, Charlotte Gainsbourg parlait des violences qu'avait subies Jane Birkin avec lui. Il était aussi violent avec les femmes et ça transparaît dans ses chansons, il faut continuer à dénoncer ça. Pouvoir faire des articles, pointer de nouveau les paroles, montrer que ça renforce le sexisme, la misogynie, le portrait de la femme comme un objet… C’est assez important. » Dont acte.

« L’âge adulte du public »

Olivier Bourderionnet, lui, prend l’exemple d’Histoire de Melody Nelson, considéré comme l’un des plus grands disques de la chanson française, vénéré par des artistes de différents horizons et générations. « On n’est pas non plus obligé de trouver l’univers lyrique de ce concept album forcément plaisant. Je fais partie de ceux qui en admirent l’écriture poétique et musicale sans pour autant adhérer au fantasme sexuel lolitien qui le nourrit », dit-il.

Une manière d’appréhender l’œuvre qui correspond à ce que Bertrand Dicale qualifie d’« âge adulte du public », soit le fait d’avoir suffisamment de maturité pour faire la part de choses. « [Avec la chanson] Johanna, sur l’album Gainsbourg percussions, vous avez tout : la grossophobie, le racisme, l’exotisation, l’animalisation de la femme, énumère le journaliste. Cette chanson plus personne ne la diffuse. De même que la chanson de Nino Ferrer Je voudrais être noir qui est aujourd’hui inadmissible tellement elle est dans le cliché du rythme dans la peau. Nous, collectivement, nous évoluons. C’est ainsi qu’il y a des chansons que nous aimons entendre et d’autres que nous n’aimons plus entendre. » Et il y a celles qu’on aime, nous non plus.

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Serge Gainsbourg sur le plateau de Lunettes noires pour nuit blanche, en avril 1989. — MICHEL GINIES/SIPA
  • Serge Gainsbourg est décédé le 2 mars 1991.
  • Trente ans après sa mort, plusieurs de ses chansons, telles que Lemon incest ou Ballade de Melody Nelson, apparaissent particulièrement problématiques.
  • 20 Minutes a demandé aux journalistes Léa Lootgieter et Bertrand Dicale, ainsi qu’à Olivier Bourderionnet, professeur à l’Université de La Nouvelle-Orléans, si Gainsbourg est sauvable à l’heure de la pseudo-cancel culture.

Il y a trente ans, le 2 mars 1991, Serge Gainsbourg mourait à Paris à soixante-deux automnes et autant d’étés. Depuis, il n’a cessé d’être célébré. Les livres, émissions et podcasts dédiés se bousculent au portillon à l’aune de la date commémorative de sa disparition.

Il n’empêche que, depuis les années 1990, les mentalités ont changé. Si Les Inrockuptibles a consacré son dernier numéro à l’artiste, le magazine s’interroge au détour d’un angle pour savoir si, en 2021, Gainsbourg ne serait pas « devenu problématique ». Le Point va encore plus loin en se demandant carrément s’il pourrait « encore chanter aujourd’hui ». Le service Culture de 20 Minutes s’est aussi posé la question en conférence de rédaction : « Gainsbourg est-il sauvable à l’heure de la pseudo-cancel culture ? » La formulation est provocatrice, mais nous nous sommes mis en quête de réponses sérieuses.

« Il a toujours été problématique »

« Serge Gainsbourg n’est pas "devenu" problématique mais l’a toujours été, nous répond ainsi Olivier Bourderionnet, professeur à l’Université de La Nouvelle-Orléans et spécialiste des relations entre musique et littérature. Sa recherche répétée du coup médiatique par la provocation l’a d’ailleurs amené à faire des choix qui n’ont pas toujours débouché sur les créations les plus intéressantes de son œuvre. Personne ne peut nier que certains de ses gros succès, passés au filtre du discours ambiant actuel puissent retenir l’attention. Il n’y a pas de mal à cela. Le sens critique est toujours à encourager. Notre époque est bien plus sensibilisée aux comportements abusifs à l’égard des femmes, des mineurs. »

Lemon Incest, son duo avec sa fille Charlotte, est un cas d’école. « Dès sa sortie en 1985, la chanson a fait scandale. C’était déjà problématique à l’époque », note Léa Lootgieter, coautrice des Dessous lesbiens de la chanson aux éditions iXe, estimant que le label aurait sans doute refusé de commercialiser un tel single aujourd’hui. Le journaliste Bertrand Dicale, auteur de Tout Gainsbourg paru chez Gründ, est du même avis : « Est-ce que vous imaginez que, s’il arrivait aujourd’hui ou si l'affaire Olivier Duhamel avait explosé en 1984, Serge Gainsbourg écrirait cette chanson ? Non évidemment. »

« Il serait forcément un autre homme, un autre artiste, s’il avait la cinquantaine aujourd’hui. Son immense talent lui aurait sans aucun doute permis de pratiquer la provocation et la séduction selon les paradigmes de notre époque, reprend Olivier Bourderionnet. La critique se doit de prendre en compte la distance qui la sépare du contexte et de la période de son objet. » Et de souligner : « N’oublions pas que dans les milieux intellectuels parisiens de la fin des années 1970, on signait allègrement des pétitions pour rendre plus permissives les lois concernant le détournement de mineurs. »

« Dépasser l’idée du glamour de la provocation »

Se replonger dans le répertoire de Serge Gainsbourg, c’est se confronter à l’ambivalence de l’artiste et à la nôtre. « Ce personnage porte un tel nombre de charges symboliques positives : une carrière exceptionnelle, Je t’aime, moi non plus, la censure, "sa" Marseillaise, le billet de 500 balles [brûlé sur le plateau de 7 sur 7]. Il y a une sorte de désir presque freudien d’avoir une espèce de perfection gainsburgienne en même temps qu’on détecte chez lui exactement les traces de ce contre quoi on est censés lutter », résume Bertrand Dicale, qualifiant « la lutte pour la liberté sexuelle et l’érotisation à outrance du corps féminin » dans la discographie de l’artiste d’« extraordinairement ambiguës ».

Il ne faut pas jeter Initiales BB avec l’eau du bain, tout le monde en convient. Léa Lootgieter salue ainsi le fait que Serge Gainsbourg a « fait émerger des sujets qui n’étaient jamais apparus dans la chanson », à l’instar de Rupture au miroir, récit d’une séparation amoureuse entre deux femmes écrit pour Jane Birkin. La journaliste appelle cependant à « dépasser cette idée du glamour de la provocation d’un artiste qu’on disait et qui se disait très original. Il était original dans la façon de manier les mots, mais dans ce qu’il promouvait comme idée, c’était juste le patriarcat qui existe depuis des millénaires. »

Ses passages télévisés au milieu des années 1980 le montrant balancer « I want to fuck you » à une Whitney Houston stupéfaite ou traiter Catherine Ringer de « pute » ont longtemps été rediffusés avec amusement et qualifiés de « cultes ». Mais avec le recul, Serge Gainsbourg n’en sort pas grandi.

« La musique populaire est un art de la transgression »

« La société change. Le droit des femmes, notamment, le droit des enfants… La culture populaire est un excellent moyen de marquer les évolutions de la société », déclare Bertrand Dicale qui invite à « ne pas oublier que la musique populaire est un art de la rupture et de la transgression. » Il explique : « Il faut bien transgresser un truc. Transgresser l’obligation de la sexualité à l’intérieur du mariage monogamique dans une société paternaliste, ça passe par exemple par la liberté sexuelle. La liberté sexuelle, c’est liberté du désir. C’est l’expression du désir : "Cette femme-là a un cul merveilleux." Vous transgressez une des normes du patriarcat et en même temps vous êtes dans des valeurs du patriarcat. »

Léa Lootgieter rappelle ainsi que la libération sexuelle de la fin des années 1960, qui a inspiré nombre de compositions à Serge Gainsbourg, « a profité surtout aux hommes ». Sea, sex and sun et compagnie illustrent cette conquête d’une liberté « d’un point de vue masculin ». L’autrice fait le parallèle avec l’album Chansons libertines de Catherine Sauvage, sorti en 1969. « Toutes ses chansons autour de la sexualité sont passées inaperçues, le disque n’a pas eu de succès. Il a même été interdit d’antenne dans la journée. Gainsbourg a aussi fait scandale, mais les chanteuses femmes qui ont voulu aussi profiter de ce vent de libération sexuelle, n’ont pas eu le même écho, voire étaient beaucoup plus censurées que les hommes. C’est une libération à deux vitesses », déplore-t-elle.

Si l’on gagnerait beaucoup à (re) découvrir les œuvres de Catherine Sauvage ou d’Anne Sylvestre, entre autres exemples d’artistes éclipsées par leurs homologues masculins il y a une cinquantaine d’années, faut-il dans le même temps cesser de diffuser les chansons dérangeantes de Serge Gainsbourg ? Ou culpabiliser de les conserver dans sa playlist ? « Il faut être lucide. La musique fait appel à plein de souvenirs. C’est difficile d’arrêter d’écouter tout à coup une musique qui a bercé notre enfance même si on sait qu’elle est problématique », répond Léa Lootgieter. En revanche, cette dernière refuse d’entendre le couplet plaidant pour la séparation de l’homme et de l’artiste. « Récemment, Charlotte Gainsbourg parlait des violences qu'avait subies Jane Birkin avec lui. Il était aussi violent avec les femmes et ça transparaît dans ses chansons, il faut continuer à dénoncer ça. Pouvoir faire des articles, pointer de nouveau les paroles, montrer que ça renforce le sexisme, la misogynie, le portrait de la femme comme un objet… C’est assez important. » Dont acte.

« L’âge adulte du public »

Olivier Bourderionnet, lui, prend l’exemple d’Histoire de Melody Nelson, considéré comme l’un des plus grands disques de la chanson française, vénéré par des artistes de différents horizons et générations. « On n’est pas non plus obligé de trouver l’univers lyrique de ce concept album forcément plaisant. Je fais partie de ceux qui en admirent l’écriture poétique et musicale sans pour autant adhérer au fantasme sexuel lolitien qui le nourrit », dit-il.

Une manière d’appréhender l’œuvre qui correspond à ce que Bertrand Dicale qualifie d’« âge adulte du public », soit le fait d’avoir suffisamment de maturité pour faire la part de choses. « [Avec la chanson] Johanna, sur l’album Gainsbourg percussions, vous avez tout : la grossophobie, le racisme, l’exotisation, l’animalisation de la femme, énumère le journaliste. Cette chanson plus personne ne la diffuse. De même que la chanson de Nino Ferrer Je voudrais être noir qui est aujourd’hui inadmissible tellement elle est dans le cliché du rythme dans la peau. Nous, collectivement, nous évoluons. C’est ainsi qu’il y a des chansons que nous aimons entendre et d’autres que nous n’aimons plus entendre. » Et il y a celles qu’on aime, nous non plus.

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